Après une longue prise de connaissance du dossier en question, Fred décida d'aller à la pêche à l'information en cette journée caniculaire.
L'Atomic bar était son antre, sa deuxième piaule dans une vie antérieure : il y refaisait le monde quotidiennement avec ses jeunes camarades d'université, l'esprit rempli d'illusions et de solutions. Autrefois réputé pour ses joutes verbales hautes en couleur et sa bière bon marché, l'une étant possiblement la conséquence de l'autre, ce bar n'était plus à présent que le fantôme de ce passé. En adéquation somme toute avec son quartier, tombé dans la décrépitude par la grâce d'autorités défaillantes. Comme disait le poète, avec le temps, tout fout le camp.
Fini les intellectuels portés très à gauche, bonjour les vieux militants imbibés du soir au petit matin de la bibine locale. Plus de discussions autour de la didactique matérialiste, mais plutôt une rengaine du ' tous pourris" ou encore " qu'ils crèvent tous, ces voleurs".
Pas qu'ils aient si tort que ça, pensait Fred. Le manque d'équité dans la société était flagrant, le sentiment d'impunité largement répandue dans les hautes sphères, tout cela n'aidait pas le peu d'optimistes dont faisait partie notre nouvel enquêteur. A preuve, un récent sondage montrait le désir chez les jeunes d'émigrer, de s'inventer une nouvelle vie loin de leur pays. Ne pas juger, comprendre, tel était son crédo.
Rentra dans le bar une bande de bikers échevelés, accompagnés de jolies étudiantes. S'attablant bruyamment, ils se mirent à raconter leurs prouesses cycliques en version twitter ( max 260 mots).
Les mots et éclats de rires fusèrent de part et d'autres des travées.
Puis sur un ton plus calme, celui qui semblait être le chef de la bande parla d'actions, de joli coup et de tentation. Se voyant observer, il baissa d'un ton, ordonnant d'un coup de menton à ses comparses de changer de conversation. Que pouvaient-ils bien cacher ? Fred au départ croyait qu'il évoquait une de ces rencontres fugaces avec le sexe opposé que permettaient à présent les applis type Tinder et Attachemoiaupoteau et Adopteuncleb.
- Dis moi, Ali, l'espèce de bande tout en cuir là viennent souvent à l'Atomic?
- Oui, mon Fredo. c'est des réguliers. Ils peuvent te paraitre grandes gueules comme ça mais hormis toucher à leurs motos, ils en glandent pas une; des enfants de bourges encanaillés si tu vois le genre. Une autre blonde?
- Celle à droite?
- Je parlais plutôt de celle à boire. Quant à l'autre, Dolora de son petit surnom, elle est championne de judo et amatrice de Sudoku à ces heures perdues. Je m'y frotterais pas, d'autant que son copain est le chef de cette troupe. Un sacré phénomène celui là! Discours sur tout et pas grand chose : la raréfaction de l'eau, le climat et le pet des vaches...Bref, rien compris de son charabia.
Les mots résonnaient en lui : vache, pets, eau, bobos, chuchotement, hippies. Bucolique mais pas trop, notre Fred. Il était persuadé que ces zozos avaient à voir avec l'affaire de Miss Lilly. Restait plus qu'à dérouler le fil . Pluka ... C'est justement le plus dur pensait Fred quand Ali vint lui poser sa bière toute fraiche.
Les challenges, Fred aimait plutôt ça. D'autant que si la blonde riait de bon cœur avec sa bande, elle n'en jetait pas moins des regards discrets vers sa direction. Honni soit qui mal y pense mais enfin, Fred restant un de ces mâles encore en sursis dans ce monde de déconstruction masculine, y vit lui un signe positive.
Prétextant aller mettre une pièce au Juke Box, Fred en profita pour passer près d'elle. Dancing in the Dark de Springsteen lancé, il se retourna vers elle, un sourire en coin.
- C'est l'une de mes préférées, tu sais, dit il en haussant légèrement la voix pour couvrir la chanson. tu apprécies?
Elle leva les yeux, mi- surprise, mi- amusée en souriant :
- Springsteen, ca reste un classique intemporel. Oui, j'aime assez.
Fred s'adossa au comptoir attenant, et croisa son regard. Elle se tenait un peu à l'écart du groupe, et pour tout dire la manière dont elle le dévisageait indiquait clairement que la discussion avec ce brun sec et nerveux ne lui déplaisait pas.
- Tu viens souvent ici?, demanda t-il ,feignant l'innocence.
- Pour me détendre, il n'y a pas mieux. avec mes amis, on aime chiller après une virée en moto . Et on peut y faire des rencontres intéressantes, dit elle histoire de faire monter la température d'un cran.
Elle éclata de rire à ses mots, attirant les regards de son groupe pendant un court instant. Fred, jamais à court de culot, poussa son avantage pour s'approcher d'elle. Et de lui chuchoter au creux de l'oreille, créant un début de complicité :
- Dis moi, je suis à la recherche d'une personne... qui traine souvent par ici. Son nom est Samy si ca te dit quelque chose? tu le connaitrais par hasard?
Elle hésita, jeta un coup d'œil autour d'elle, vérifiant que personne ne les écoutait.
- Ecoute, Peut être. Relance une chanson, une qu'ils apprécient, eux, pour les occuper. Highway to hell et rejoins moi dans 5 minutes dehors.
Et son cœur de faire une embardée auquel il n'était plus habituée depuis des années. Elle retourna vers son groupe et Fred de s'éclipser discrètement. Si tout se passait bien, il aurait toutes les informations dont il avait besoin.